Pour voisin consentant

Je t’imagine fort comme un bœuf. Quel mystère entretiens-tu au-delà du mur? Nous ne nous sommes jamais vus encore. Tu dois sentir le musc et la forêt de pins, avec une longue tresse épaisse façon héros. Viril et suave. Les épaules larges comme le cadre de la porte ou à peine un peu moins pour pénétrer chez moi avec élégance, en milieu d’après-midi sans avertir.

Je prends la sieste, tu ouvres, je me demande si j’ai vraiment entendu quelque chose. Le prélart, lui, grince de plaisir. Tu passes d’abord à la douche comme si tu étais chez toi. Durant ce temps court, je suis cachée sous le drap. Je me dis quel culot d’entrer sans prévenir. L’eau s’éteint.

Tu avances dans ma chambre et je recule dans ma tête. Drôle de bête. Nous sommes maintenant l’un contre l’autre avec les nez qui sentent. Je hume, tu humes. Nous allons envoyer en l’air une grande aventure, c’est écrit sur nos peaux. Tu passes en revue mes formes que tu parais connaître mieux que moi. Je m’exerce à déployer des séquences empruntées aux anales. Nous léchons comme il faut. Tes lèvres contre mes lèvres. Ma branche contre ta branche. T’en prends, j’en perds, on est chaud et on s’emmêle.

S’aimer sans paroles.

Il y a longtemps que j’y pense.

 

-Sans titre-

J’sais pas c’est quoi le problème de mon voisin, mais chaque jour, il se plante devant ma fenêtre, sur notre balcon commun et il me fixe.

Hier, c’est quand je suis sortie du bain, mi nue, que je l’ai aperçu, les mains bien plantées sur ma fenêtre, le nez collé dans la vitre. Il ne se touche pas, ne bouge pas. Il reste là à me fixer, à me regarder, sans jamais me parler. Et je le regarde aussi, enroulée dans ma serviette humide.

Depuis des mois. Tous les jours.

J’aime son attention. Je crois que je vais l’inviter à rentrer.

Mon nouveau chez moi

Muté depuis peu – ma profession l’imposait – j’ai dû déménager

Cette nouvelle demeure est modeste mais la fenestration y est tout de même importante

Je dispose de tout ce dont j’ai besoin

En quelques mots j’occupe un avant-poste d’observation en région éloignée

Un lac immense s’ouvre devant moi – il y a la montagne – il y a les bois

Mon chien est tout aussi désorienté que moi devant cette immensité nouvelle – ce ciel sans fin et les couchers de soleil
Devant les bruits du matin, les craquements du soir et les cris de la nuit

Heureusement c’est la belle saison – juillet – et je suis en pleine période d’acclimatation – mais je ne peux m’empêcher de penser à l’hiver prochain – ici
Heureusement j’ai de la lecture – des couvertures – et de la vodka pour les soirs où je penserais trop à moi

Il y a aussi des rideaux aux fenêtres – que je tire la nuit venue – sans avoir au préalable jeter un coup d’œil furtif au dehors – à l’obscurité

Une serrure à ma porte que je tourne avant d’aller me coucher

Des fois je me relève ensommeillé pour m’assurer que la porte est bien verrouillée

Au détour de chaque bruissement j’attends une apparition, un mot, un salut – une rencontre

Mais ce n’est jamais rien de plus qu’un oiseau qui prend son envol – un renard qui marque un arrêt – ou le jaillissement d’un poisson

Chaque midi je fais le bilan de mes observations et de mes comportements – je dois me rendre à l’évidence sur ce point – il est clair que la notion de voisin m’obsède plus ici alors que je suis seul au monde qu’auparavant, en ville, quand ils étaient omniprésents !

Je n’oublie pas aussi que je suis en pleine période d’acclimatation !

Tabarnouche !

Mon voisin est un monstre. Il n’est pas un, ils sont plusieurs. Démons du bruit arrivés en mai dernier, ils cognent, piochent, crient… Ils m’énervent !

Dans les murs, sur le toit, dans la ruelle, partout ils dérangent. Que ce soit avec des commentaires scabreux sur les jolies passantes ou encore de la façon désinvolte avec laquelle ils jettent leurs ordures un peu partout, le respect n’a pas du tout l’air de faire partie de leurs habitudes de vie.

Mes voisins, ceux de gauche, sont une bande de morrons de la construction qui chaque jour essaient de faire croire au promoteur qui les engage (Amarouche son nom, qu’il m’a dit une fois !), qu’ils font tout en leur pouvoir pour avancer l’érection du magnifique condo trois étages qui me pourrit la vie depuis le début de l’été.

Vivement la fin des travaux, que j’aie enfin de vrais voisins !

Le voisin idéal?

On entend souvent le monde se plaindre de leur voisin: « il écoute sa musique trop fort », « elle porte ses talons dans la maison », « il claque toujours la porte », « Ils baisent trop fort », etc.

Moi j’ai le meilleur voisin du monde, je n’ai rien à redire et je le clame haut et fort. C’est un mystère que la locataire d’avant soit partie (surtout qu’elle est partie sans dire un mot). Le jour où j’ai emménagé, j’avais quelques amis pour m’aider. Tout à coup, le voisin est sorti avec une caisse de bière et des straps à déménagement! Il nous a aidés tout l’après-midi, même avec les meubles les plus lourds! Ensuite, il a payé la pizza à ma gang! J’ai voulu le rembourser le lendemain, mais il n’a rien voulu savoir. Je lui ai donc cuisiné un bon pain aux bananes pour le remercier.

Depuis cette merveilleuse rencontre, il est toujours là pour m’aider. Il est venu poser mes cadres, et mes tablettes. Il m’a aidé à monter mes foutus meubles IKEA. Des fois, il cuisine beaucoup et comme il vit seul, il m’amène de bons petits plats.

J’ai eu peur pendant un temps qu’il essayait de me séduire. Il a quand même presque l’âge de mon père et ne m’intéresse pas du tout. Mais après en avoir discuté, il m’a rassuré qu’il n’avait pas d’arrière-pensée. Je lui rappelais sa fille, maintenant déménagée de l’autre côté du pays, et il aime bien aider son prochain : « Ça rend la vie plus belle! » comme il dit tout le temps!!

Une chose est sûre, je n’ai plus l’intention de déménager!

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Enchainée dans le sous-sol, elle sait que son temps est compté, il la délaisse de plus en plus. Il a déjà choisi sa prochaine victime. Bientôt, il la remplacera comme on remplace un vieux tapis usé. Elle pleure le peu de larmes qui lui reste, mais elle n’a plus peur, elle a accepté son destin. Qui aurait su qu’un monstre se cachait sous ce voisin parfait.

Le vaillant voisin

Avant d’habiter mon appartement, j’avais déjà entendu dire des Chinois qu’ils étaient des travailleurs acharnés; depuis que je vis ici, des centaines d’observations sont venues conforter cette légende.  Dès le premier matin où j’ai pu l’observer par la fenêtre de mon salon, la famille qui habite le duplex en face de chez nous honorait la réputation favorable que s’est valu son peuple à propos de son ardeur au travail.

Avec patience et constance, plus particulièrement, mon vaillant voisin – dans la cinquantaine, bâti comme Jackie Chan, robuste comme un tronc d’arbre – bichonne sa maison et son terrain tous les jours.  Il manie la pelle et le râteau comme un samouraï japonais agiterait son sabre.  Matin et soir, il déploie son énergie pour maintenir l’harmonie, l’ordre et la propreté sur sa propriété de Rosemont.

Chaque saison apporte ses tâches avec elle et il exécute chacune d’entre elles avec le même sérieux et la même assiduité.  À le regarder, on ne peut qu’imaginer la satisfaction qu’il doit ressentir lorsque viennent les résultats après les efforts.

Quand novembre arrive avec ses premiers flocons, ce n’est pas long qu’il dégaine sa pelle et son sel.  Ses escaliers et son entrée ne restent jamais longtemps enneigés.  En pleine tempête de janvier, il sort enlever la neige au fur et à mesure qu’elle tombe, pour répartir l’effort de ses pelletées sur une plus longue période.  On dirait qu’il fait du déneigement à relais.  Un entraînement de longue haleine.  Mon chum regarde par la fenêtre : « Tiens… le Chinois a sorti sa pelle! ».  On regarde à la télé : ben oui, Météomédia annonce 15cm en soirée!

Mon voisin fait tout à la main, bien sûr. Une souffleuse, ça gâcherait son plaisir. Parfois, sa femme se met de la partie, avec sa grosse pelle traîneau.  Ils sont toujours les premiers sur la rue à construire devant chez eux une grosse bute de neige bien tassée, bien placée, fin prête à être ramassée.  Et quand la souffleuse passe, mon voisin supervise le travail, de sa fenêtre.  Il sortira, s’il le faut, question de peaufiner le travail et d’enlever ce que la niveleuse et la souffleuse n’ont pu retirer.

Au printemps, mon voisin balaie minutieusement le gravier sur le trottoir et enlève les housses qui protégeaient ses plantes du gel.  L’été, dès 6h du matin – après sa marche matinale, il jardine avec attention, coupe son gazon avec précision, et ses plates-bandes fleurissent comme dans les magazines.  À l’automne, il râtelle pour qu’aucune feuille n’ait le temps de pourrir sur place.

C’est beau de le voir travailler, il est si consciencieux. Tout à l’heure encore, à 21h, il était là, sur son gazon, à passer le balai pour enlever les quelques feuilles et samares qui y étaient tombées.  Un p’tit coup avant de se coucher… Pour se coucher la tête tranquille!  Un esprit sain dans un corps sain, dans une maison propre sur un terrain propre.

En tout cas, moi, s’il se présentait à la mairie, je voterais pour lui.  Entre ses mains, la ville irait bien ! Et elle serait propre, propre, propre.