Découvrez vos forces

Chère Joe,

Je sais que tu es chez ton père pour les prochaines semaines, j’ai reçu ton courriel. J’espère qu’il va mieux et qu’il est reconnaissant de l’aide que tu lui apportes. J’étais surpris de lire la nouvelle, mais pas de ta générosité. Tu as toujours su faire passer les autres avant toi, même moi j’ai souvent été le grand chanceux de ton caractère extraordinaire.

J’ai enfin pu dormir plus de 4 heures de suite. Les derniers jours ont été frénétiques, on a tous fait de longues patrouilles pour sécuriser le secteur. Du moins, les 10 mètres de large des routes du secteur. Je dois suer l’équivalent de mon poids à chacune d’elle. Mon linge s’use vraiment vite, il paraît que c’est le sel qui fait ça. La sueur s’évapore et ne reste que notre propre sel. Tu dois t’en douter, plein de blagues douteuses circulent avec ça: on devrait le récupérer et le vendre aux Afghans, pour que leur bouffe se conserve et arrête de sentir la marde. On devrait laisser faire les caisses de sel qui arrivent au McDo de la base américaine et simplement secouer notre linge au-dessus des frites, etc.

Marc est fort amoché. Marc, c’est le grand maigre avec les lunettes d’intello. C’est vraiment con, ça a adonné qu’il traversait le terrain juste au moment où l’obus est tombé. Au moins, il va s’en sortir, mais je doute qu’il puisse à nouveau entendre de l’oreille gauche. C’est épeurant, je ne suis pas certain que sa mère va le reconnaître. C’est comme si la moitié de sa face avait été arrachée. Il est encore dans le coma, mais c’est un coma provoqué, parce qu’il fait juste crier quand il reprend connaissance et ça fout en l’air le moral de tout le monde.

Suite à ça, on a dû patrouiller et re-patrouiller non-stop depuis une semaine. Je commence à reconnaître des visages, il y a trois petits garçons qui vivent avec leur père qui nous envoient la main à chaque fois qu’on passe devant leur maison. Il y a une super belle femme qui vend des téléphones cellulaires au centre-ville, elle me fait un peu penser à toi. C’est con parce que je ne l’ai jamais vraiment vu, avec le voile pis toute. Je pense que c’est sa manière de se tenir, de bouger. Elle a ta grâce.

Je ne pensais jamais que ça durerait aussi longtemps. Je suis désolé de te faire endurer ça. Je m’ennuie tellement. Bon, ostie, je braille. Si on m’avait dit que je pleurerais plus souvent depuis que je suis en uniforme qu’en culottes courtes, j’aurais ri. J’en suis même au point où je me demande ce qu’on fait ici. Quand je suis parti je me disais qu’on ne serait pas comme les Américains, qu’on était les bons, qu’on n’allait pas faire semblant de viser le monde pour leur faire peur. Mais c’est pas vrai. Il y a toujours un cave qui fait ce genre de choses. En plus, comment veux-tu que le monde différentie notre uniforme de ceux des autres ? Pour eux, c’est du pareil au même.

C’est aussi décourageant parce que tout est toujours à recommencer. Le monde n’est pas éduqué, ils font juste dire Allah si Allah ça. T’as envie de les secouer, pis de leur dire: lâche Allah, criss, c’est quand la dernière fois qu’il t’a sorti de la marde ? Mais en même temps, si Allah n’était pas là, je pense que le monde n’aurait pas la force de se lever pis de faire sa journée. Tous les enfants sont sales, toussent, ils sont maigres mais, ils courent 3x plus vite que tous ceux de chez nous. Ils ont des sourires magnifiques. Alors oui, ça fait de quoi quand on apprend qu’une bombe en a tué tout un tas. Ou qu’on a fait sauter leur école. Ou que les maudites écoles font juste leur apprendre par coeur leur maudit Coran. On ne pourrait pas leur apprendre à faire bouillir l’eau et qu’enfermer la moitié de la population dans du linge quand il fait 40 à l’ombre, c’est pas super comme philosophie de vie.

Mais bon, en même temps, j’pense pas qu’on ait l’air moins agrès avec nos gros guns pis notre air ahuri devant tellement d’affaires qui se passent sans qu’on comprenne un mot de ce qui se dit. J’ai quasiment plus peur des gars de mon unité que des locaux. J’ai vu quatre gars avec des tatouages de nazi, croix gammée ou «Aryan» écrit dans le dos. Il y a un vrai sauté qui dit qu’à chaque mission où il est déployé il tue quelqu’un, c’est sa marque de commerce. Plusieurs gars sont dépressifs et font des crises de rage pour rien. Et il y a les gars comme moi, qui s’ennuient pis braillent comme des veaux dans la douche.

Bref, là, ça va mieux. Je ne sais pas si la censure va barrer des affaires dans ma lettre, c’est correct, l’important est ailleurs que dans les obus et les patrouilles. Je sais que tu vas lire ça dans une dizaine de jours, quand tu vas pouvoir lâcher ton père pis son caractère de cochon et descendre en ville pour lire tes courriels dans un café. J’ai mis un sceau de glace devant mon ventilateur, la nuit est plus fraîche. Je pense à toi, à toutes les affaires que je vais te raconter en revenant, à mes parents, leur piscine, et la crème molle à la noix de coco.

S.G.

La fin

Ça y est. C’est ici que je m’arrête. Tout au cours de ma vie, j’ai voyagé. J’ai fait le tour du monde. J’ai vue des choses magnifiques et d’autres moins. J’ai fait la fête à Rio durant le carnaval, j’ai lancé des tomates à Valence. J’ai bu de la bière dans des pubs irlandais, écossais, allemands, belges. J’ai mangé, de la pizza en Italie, du fromage en France et même des tarentules frites au Cambodge. J’ai fait un safari en Afrique, une excursion en Antarctique. J’ai vu des tortues sur les îles Galapagos. J’ai visité les Moais sur l’Île de Pâques. J’ai plongé en Polynésie, en Australie et aussi à Hawaï. J’ai aussi grimpé le Kilimandjaro et plusieurs autres sommets du monde. Je me suis laissée bronzer par les rayons du soleil sur plus de plages que je ne puisse m’en rappeler. Certaines personnes diront que j’ai eu de la chance de vivre tout ça. Plusieurs sont jaloux et donneraient tout pour être à ma place. Seulement je n’ai jamais été capable de m’installer, je n’ai jamais été satisfaite de mon sort. Il fallait toujours que je bouge, que je m’éloigne des gens qui me devenaient trop familiers. J’ai évité les amitiés profondes, je n’ai jamais eu de peine d’amour, je n’ai jamais bu pour oublier. Je n’ai jamais été consolée par une amie. Je n’ai jamais assisté à des funérailles, ou à un baptême. Je n’ai jamais été invitée à un mariage. Bref, la vie que j’ai eu, qui semble idéale pour plusieurs ne l’a jamais été pour moi. Mais maintenant j’ai trouvé l’endroit où m’arrêter. Je ne ressens plus le besoin de m’éloigner, pour la première fois de ma vie je ressens une tranquillité à l’intérieur de mon corps, je ne veux plus bouger.

Je suis enfin prête. je t’attends.

Aux Portes du Désert

–   Debout Gringo, allez, lève ton culo ! C’est la dernière fois que le dis !

Un gros bonhomme au teint basané était assis à cheval sur une chaise en bois. Il portait un t-shirt gris de transpiration, de saletés et de tâches de salsas de toutes sortes; ses bras poilus aux épaules couvertes de tatouages pendaient au-dessus du dossier de la chaise et ses mains se rejoignaient autour d’un énorme fusil dont le canon scié se situait à quelques centimètres de ma tempe.

Un homme s’est approché. Il m’a saisi violemment par les cheveux et la mâchoire pour m’assoir contre le mur face à l’homme qui semblait être le patron et qui maintenant faisait mine de viser un point sur mon front.

Ma tête avait cogné contre le mur, et tout résonnait à nouveau, je craignais de vomir et de m’évanouir encore. Il faisait très chaud et j’avais très soif.

Je voyais la pièce pour la première fois. Au plafond un ventilateur grinçait et peinait à faire son 360 tant ses pales étaient tordues et sa base bringuebalante. Il n’y avait aucune fenêtre, pas un souffle d’air, que la lumière d’un abat-jour dans le coin de la pièce et la percée du jour avançant sur le sol sous le pas de la porte.

–   Où est la fille je demandais.

–   La fille ! ou bien elle est déjà vendoue; ou bien elle est en pièces détachées éparpillées aux quatre coins dou désert; ou alors son corps alimente un feu de camp sour oune plage déserte de la Riviera Nayarit.

J’avais si soif et ma langue semblait si épaisse que chaque mot prononcé m’arrachait une douleur terrible.

–   Mais toi, personne y veux, pas d’argent contre toi, rien, nada, il faut ké tout té rachette tout seul.

Il y avait de la poussière partout, par terre, dans l’air; des hommes de main se massaient derrière celui qu’ils appelaient maintenant Ràmon.

J’entendais à l’unisson de temps en temps – Màtalo ! Ràmon Màtalo ! Puis le cliquetis des chiens qu’on armait.

Une musique soudain s’échappa de ce qui se révéla être un Iphone et je reconnus la mélodie d’un succès des années 80 : « Voyage, voyage »  je crois.

Ràmon me dévisagea et je soutins son regard autant que je le pus; ces quelques secondes me parurent une éternité. Puis il éclata de rire et je découvris qu’il lui manquait deux dents; je fus à mon tour pris d’un fou rire spontané trop longtemps retenu qui contamina tous ceux qui se tenaient dans la pièce, laquelle soudainement s’éclaira de mille feux.

–   Coupez ! Coupez ! s’écria alors le réalisateur bleu de colère.

–   Faites chier – Faites franchement chier là !

–   Toi – avec le cellulaire – oui toi – toi – Dehors !

–   Est-ce que vous savez seulement combien ça me coûte chacune de vos conneries sous le soleil du Mexique ?

–   Merde !

–   Merde !

–   Bon allez ! On la refait tout de suite !

–   Silence !

–   Merde !

Cap au Sud

Faut faire attention à sa richesse. Cacher jalousement son américanité dans une pochette sacrée lovée sur le ventre. Cartes de crédit, argent, visa; le passeport, précieux comme le Saint-Suaire. Ne pas accéder aux sollicitations ni aux demandes des étrangers. Penser sécurité. Suivre son «feeling». Ne rien espérer de la supposée suprématie du touriste bien-aimé sans qui l’économie locale pourrait planter; dans la misère, chacun pour soi veut manger. Tout de suite.

Étendre son gros steak sur une plage parfaite de type carte postale. Boire des petits drinks sucrés. Plonger ses orteils dans le sable chaud. Se dire que la vie est belle, enfin. Cuire sa peau trop blanche au soleil de plomb. En étouffer la brûlure dans les vagues salées. Se donner bonne conscience en laissant de généreux pourboires aux employés de l’hôtel. Ces autres humains qui récoltent 100$ pour six journées de travail, de 10 à 12 heures chacune. Se désoler de leur condition. Se satisfaire de la sienne. Se convaincre qu’on n’y peut rien. Que 100$ constituent beaucoup d’argent pour eux. Remercier la vie pourtant de ne pas être né à leur place. Retourner nager avec les poissons et son empathie paresseuse dans la mer chaude et enveloppante. Oublier sa culpabilité le temps d’une baignade. Y détendre ses remords. Voler des coquillages sur la plage millénaire pour les mettre dans son aquarium à la maison. Se nourrir de ceviche, tacos, guacamole, salsa et poulet à l’axiote. Avaler une autre tequila. Sentir la chaleur descendre le long de sa gorge. Grimacer à peine quand l’acidité de la lime pique ses papilles. Ne plus penser à rien – d’autre qu’à soi-même.

Rencontrer l’exotisme. S’en émerveiller hors du méga-refuge de luxe pour touristes. Visiter des lieux sacrés. Fouler des chemins ancestraux. Découvrir un village de paysans. Manger un bout de tortilla de maïs fabriquée à la main devant soi et cuite directement sur le feu dans une maison de branches par la plus vieille femme de la communauté. S’oublier dans un cenote, le corps plongé dans l’eau douce et claire au fond d’une grotte trouée de puits de lumière naturels, en communion parfaite, quelques chauves-souris planant au-dessus de la tête. Savoir que ce moment ne durera pas dans le temps mais dans le corps et dans la tête. Apprendre en sortant que le cenote n’est plus ce qu’il était: trop de touristes et de crème solaire. Avoir mal aux Mayas. Se sentir (encore) chanceux d’en profiter. Se savoir pourtant être la cause du problème.

Rapporter au bercail de la tequila, du Kahlua, une tortue sculptée en obsidian, de l’axiote et une vanille envoûtante – qui ne sent pas le Clubhouse. Savoir qu’il n’y aura pas de prochaine fois. S’en désoler. Puis s’en féliciter au final. Se dire mentalement, comme un leitmotiv, que le prochain voyage sera équitable. Sourire.

Chacun sa place

Eille, c’est beau Plattsburgh! La promenade St-Hubert peux-tu aller se rhabiller à ton goût? Ça fait 3 fins de semaine de suite qu’on vient ici pis je me tanne même pas. Mais là, quand j’ai su que WalMart encourage les roulottes à vivre dans leur parking, j’peux tu t’avouer que j’étais triste que WalMart vende pas de roulotte? Y vende des tentes par contre. Pis des bbq. Pis beaucoup de manger en canne. Ça fait que j’ai décidé que c’était la meilleure place pour passer nos vacances, mais surtout parce que faut partir plus de 48h pour pas payer de taxes sur les produits qu’on achète. Je l’ai su parce que je me suis renseignée. Je me renseigne beaucoup, c’est important et gratifiant. Tu savais tu, toi, qu’une TV LCD 26′ coûte 100 piastres, au moins, de moins au USA? Ça c’est rien qu’un exemple, mais ça démontre bien avoir les priorités à bonne place. Ma fille m’a demandé l’autre jour pourquoi je déménagerais pas aux states d’abord. Je lui ai répondu que j’aimais ça faire des voyages aussi, que c’était à chaque fois excitant comme un voyage. Je ramène des souvenirs aux gens que j’aime, je veille tard parce que le WalMart est 24h, les gens parlent même en anglais à l’hotel! Je me sens comme à la télévision, avec des gens qui me ressemblent, avec moi qui ressemble à des gens. J’aime ça moi quand que les vendeuses me demandent si j’ai trouvé tout ce que je voulais, je me sens comme une reine au marché de son royaume. Je lui réponds « oui, merci » pour la remercier personnellement de voir que j’existe. Y savent faire ça, eux, les états uniens, le service à la clientèle! y’ont compris que si les gens comme moi étaient pas là, ben y’en aurait pas de job! Je me sens importante quand je suis à Plattsburgh. Je me sens à ma place, enfin.

Brooklyn à rebours

Marcia passa la première journée dans le train Amtrak Montréal-NYC. Quatorze heures de lenteur, de vallées tranquilles et de petites gares perdues dans la verdure. La plus grande partie du temps qu’avait duré le trajet, elle était restée dans le wagon-restaurant à tenter de décrire ses états d’âmes sur son ordinateur portable en buvant du mauvais café. Après plusieurs heures à tenter de circonscrire ce qui la tourmentait, à tenter d’élaborer des plans d’action pour refaire sa vie, à tenter d’écrire l’indicible, elle parvint à une effrayante conclusion : il n’y avait pas d’issue possible. Elle soupira et se cala dans la banquette les bras croisés sur la poitrine. Elle ferma son ordinateur, regagna son siège au milieu des autres passagers et ne bougea plus jusqu’à destination, prisonnière d’une apathie paralysante.

La deuxième journée, Marcia se promena sur la 5th avenue de Brooklyn, elle s’acheta une belle robe dans une petite friperie sympa, dégusta un café et une pâtisserie dans un café branché et flâna sur les petites rues perpendiculaires sur lesquelles s’alignaient les édifices Brownstone à l’ombre d’imposants arbres dont le feuillage formait une voûte d’un vert vibrant. Les gens déambulaient tranquillement, l’air était cuisant.

La troisième journée elle ne sortit pas. Du moins, pas dans la rue. Elle prit tout de même son café du matin sur la petite terrasse de l’appartement qu’elle avait loué à deux photographes qui jouissaient d’une certaine notoriété dans la « grosse pomme », en feuilletant un des grands livres de clichés de New-York en noir et blanc trouvé dans l’une des bibliothèques du salon. Elle résista à l’envie d’allumer son ordinateur pour lire les actualités de Montréal. Elle prit une longue douche, enfila sa nouvelle robe et passa le reste de la journée affalée sur le divan à écouter la radio publique de New-York. Elle se fit des pâtes pour souper et se coucha tôt.

La quatrième journée, la suave voix de l’animateur radio la réveilla en lui apprenant qu’il faisait encore plus chaud que la veille. Elle augmenta l’air climatisé de quelques degrés et baissa les stores pour que la chaleur ne s’accumule pas à l’intérieur. Elle mangea seulement une pomme de toute la journée qu’elle passa à feuilleter des livres qu’elle sortait au hasard des rayons et qu’elle remettait en place après en avoir lu quelques pages. Rien n’était satisfaisant, rien n’arrivait à l’intéresser. Elle se coucha tôt, exténuée d’avoir survolé une panoplie de mondes fictionnels et d’essais sur des sujets des plus divers sans jamais se laisser happer.

La cinquième journée, elle demeura dans sa chambre dont elle laissa le store baissé. Elle s’assit en tailleur dans le lit, les yeux grands ouverts.
Avant de quitter Montréal, elle croyait naïvement qu’elle réussirait à se changer les idées en se laissant transporter par la frénésie newyorkaise, qu’elle rencontrerait des gens avec qui rire aux éclats et visiter la ville, qu’elle s’émerveillerait d’être ailleurs, mais elle savait maintenant qu’il avait été totalement illusoire de croire cela.
Le bracelet qu’elle portait à la cheville s’enfonçait dans sa chair, tandis qu’elle maintenait la position du lotus dans son lit; sur le sol, le bracelet lui faisait trop mal. Elle n’aurait peut-être pas dû le mettre avant de partir, mais ça avait été plus fort qu’elle. Maintenir un lien, s’assurer qu’on la retrouve. Elle resta ainsi pendant un long moment, voire des heures. Jusqu’à ce que des coups fussent martelés à la porte d’entrée. Elle sortit de sa torpeur et se leva tranquillement pour aller ouvrir. Comme elle s’y attendait, son mari se tenait sur le seuil les poings sur les hanches, mais le regard tendre; celui d’un père qui ne peut se résoudre à punir sa fille qui a fait un mauvais coup. Deux gardes du corps se tenaient en bas des marches, sur le trottoir.

– Voyons Marcia, qu’est-ce qui t’a pris de partir comme ça?
– Je voulais savoir si je pouvais me débrouiller seule, sans vous.
– Et alors?
– Alors je ne pense pas que je le peux.
– Tu savais qu’on te retrouverait grâce au bracelet GPS.
– Oui.
– Tu as tout ce qu’il te faut chez nous.
– C’est vrai.
– Et tous tes élèves, tous ceux qui suivent ton enseignement et dont tu illumines la vie par ta sagesse, tu as pensé à eux?
– Bien sûr, c’était une erreur, je veux rentrer au domaine.
– Tu es une rivière Marcia, tu dois laisser les gens assoifés venir s’abreuver à toi, mais toi-même, tu ne seras jamais un animal en quête. La fébrilité et l’excitation ne sont pas pour toi, tu dois t’y résigner et accepter ta fixité naturelle. Le mouvement est en toi, mais tu n’as pas à te déplacer pour le créer, il te parcourt de part en part et c’est ce courant qui attire les gens vers toi, qui les pousse à venir à toi, à te vénérer, à te donner leur argent, à se démunir pour pouvoir approcher ta sublime personne. Ils seraient perdus sans toi, ils retourneraient à leur vie de dépense dépourvue de sens. Et moi, qu’est-ce que je ferais sans toi ma magnifique femme ruisseau de vie? Reviens à la maison et promets-moi de ne plus jamais partir.
– Je le promets.

Elle s’engouffra à la suite de son mari dans la berline noire qui les attendait. Elle prit sa main et son regard se perdit dans le paysage qui défilait. Elle s’employa à tuer ce qu’il lui restait d’illusions sur la possibilité de vivre autre chose, autrement, ailleurs. Son rôle resterait celui de détourner les gens du cours de leur piètre existence pour se joindre à sa communauté riche de sens. Elle avait goûté le doute, mais on ne l’y reprendrait plus. Elle continuerait de le combattre avec ardeur et serait dorénavant mieux armée pour aider les autres à le combattre à leur tour. Elle savait maintenant que ceux qui sont attirés par l’étranger sont des fuyards, que ceux qui ne tiennent pas en place sont des irréfléchis, que ceux qui craignent le familier sont des trouillards. Elle ferma les yeux en serrant la main de son mari, plus que jamais confortée dans ses convictions.