Perdre

Emilie tourne en rond. La vaisselle est faite, il est trop tard pour sortir, trop tard pour appeler ses amies, elle n’a pas envie de dormir. Elle s’installe dans le salon et allume la télévision. Elle zappe les chaines en enfilade sans les regarder.

« Que de la merde ! »  Elle se relève en soupirant pour éteindre le poste au milieu d’une infopub vantant une brosse à dents électrique, puis retourne dans la cuisine vérifier l’heure. Dix minutes à peine se sont écoulées. Depuis quand était-elle devenu si dépendante ? Est-ce qu’elle devait encore essayer son cellulaire ? Ça faisait harcèlement, non ? Elle s’en voudrait de devenir une fille comme ça. De toute façon, il ne répondait pas, et il verrait déjà qu’elle avait appelé plus tôt. Mais il avait dit qu’il rentrerait vers 1h du matin, alors pourquoi n’était-il pas encore là ? La soirée traine, c’est tout, il s’amuse trop. Tu le sais, qu’il y a une bonne raison, il y a toujours une bonne raison, et après, tu te sens ridicule d’avoir imaginé le pire. Elle remarque, agacée, qu’elle a recommencé à se ronger les ongles.

Elle ramasse son roman et retourne s’installer dans le sofa. Elle reste deux minutes les yeux dans le vague, à triturer son index gauche, tant et si bien qu’il finit par saigner. Elle reprend ses esprits, veut poursuivre sa lecture, bute sur la deuxième phrase, lutte pour se concentrer. Doit relire le paragraphe au complet…

Son « Calvaire! » retentit en même temps que le livre qu’elle vient de projeter percute un bibelot.

La tête entre les mains, elle tente de contrôler sa respiration.

Mai 1989, sa meilleure amie Geneviève se faisait faucher sous ses yeux par un chauffard à la sortie de l’école. Elle se repasse la scène au ralenti, en silence. Sauf que dans sa tête, Alex a pris la place de Geneviève, l’école est devenu le St-Sulpice, il fait nuit, c’est la sortie des bars…

Le microonde indique 2 :27. Elle soulève le combiné téléphonique, et compose, tout en sachant pertinemment que personne ne décrochera. Un… deux… trois… quatre sonneries… elle en compte dix… puis quinze… Pour se prouver qu’elle a raison, elle pousse même jusqu’à vingt, en serrant les dents. Quand elle raccroche, c’est pour faire pression sur ses yeux et empêcher les larmes de sortir. La rage, provoquée par un sentiment d’abandon et d’impuissance, lui bloque le fond de la gorge dans un nœud douloureux.

Il est tard. Elle ferait mieux d’aller se coucher. Il n’a pas vu l’heure passer. Check donc ça, il va arriver deux minutes après que tu te sois installée dans le lit.

Au lit.
Les yeux fixés au plafond, comme une toile cinématographique où jouent des scénarios catastrophes. Complaisance dans l’auto-apitoiement. Elle s’en veut, se trouve faible. N’arrive plus à retenir ses larmes.

Ses oreilles aux aguets lui jouent des tours, son cœur bondit chaque fois qu’elle entend une auto ralentir – c’est sûrement son taxi? Elle aurait le goût de sucer son pouce, n’importe quoi pour apaiser la crise d’angoisse qui se pointe, mais rien n’y fait. Après un quart d’heure, elle n’en peut plus, se relève – pour faire quoi? – s’installe en haut des marches de la cage d’escalier donnant sur la porte d’entrée du grand 6 ½ où Alex et elle ont emménagé l’été passé. Pleure encore.

Puis ses lèvres se plient en grimace de torturée. Son visage entier se contracte et se froisse comme un linge qu’on essore entre ses doigts. Son cœur s’emballe, sa respiration s’accélère, elle commence à hyperventiler. Calme toi! Elle enfonce ses ongles dans ses paumes, récite dans sa tête : la capitale du Venezuela est Caracas, la capitale de la Colombie est Bogota, la capitale du Pérou est Lima, la capitale… Sanglots incontrôlables. Elle capitule, s’allonge, succombe à la névrose jusqu’à ce que son corps épuisé cède à son tour.

3 :32. La porte s’ouvre sur Alex passablement saoul.

Chambre 26

Elle se repose dans sa chaise berçante – le seul meuble qui l’a suivie. Elle bouge à peine, les paupières closes.  On pourrait croire qu’elle dort. Peut-être qu’elle dort.   Elle dort beaucoup.  Ça la fait rire un peu d’ailleurs, au téléphone, quand elle en parle.  Car au fond, elle dort en attendant de dormir encore; une fois pour toute, et pour toujours.

Sa chambre est petite, trois mètres par cinq, tout au plus.  Il y a une fenêtre. Elle ne s’ouvre pas.  Un lit, un petit réfrigérateur, un poste de radio, une télévision sur laquelle trônent quelques belles cartes, remplies de bonnes pensées, envoyées par la famille, lointaine.  Pour que ceux qu’on appelle ses « proches » se sentent plus légers, dans leur vie quotidienne, en pensant à elle. Sur les murs, quelques photos d’elle et d’eux, souriants, prises lors de ces rares occasions qui lui donnent un petit regain.  Tout ça lui rappelle qu’elle n’a pas toujours été ainsi; vieille, de plus en plus vieille,  mais surtout seule… de plus en plus seule.

Ils sont près de soixante-dix à vivre ici leurs derniers jours.  Ils sortent peu de leur chambre.  Les autres les effraient, ou les répugnent, ou sont amers et dépressifs.  Le contact entre résidents n’est pas souvent très positif. Les uns ont perdu la tête, déjà, avant d’entrer; les autres la perdent tranquillement, peut-être un peu à force d’y être.  L’oubli et le repli comme portes de sortie.

Elle paie près de 1700$ par mois pour vivre ça, pour vivre là.  Ça lui coûte cher – et ça coûte encore plus cher à l’État.  Elle reçoit de bons soins, pour ça oui; sa vie en est prolongée, définitivement.  Elle ne pourrait plus s’occuper d’elle-même.  Et qui d’autre pourrait le faire, qui voudrait le faire?

Chaque jour, elle cherche en vain, sur les visages qui l’entourent, des traces de ces sourires confiants qui l’avaient rassurée quand elle avait feuilleté le dépliant lustré du CHSLD.  Parfois elle se dit que, si elle était née à une autre époque, ou simplement dans une autre culture, peut-être qu’elle serait restée plus longtemps à la maison.  Peut-être qu’elle aurait eu le privilège d’y terminer ses jours au milieu de ceux qu’elle aime.  Mais ça se passera ici, c’est certain – même si elle peine à l’accepter.

Une nuit, comme ça, son coeur s’arrêtera.  L’infirmière la trouvera dans son lit, froide, ou peut-être encore tiède, au petit matin.  Elle se sera envolée par la fenêtre fermée, pour aller rejoindre ses défunts bien-aimés.  Et peu de temps après, quelqu’un d’autre prendra sa place, dans la petite chambre.

Car il y a une longue liste d’attente, pour entrer au centre.  Mais une fois qu’on y est, l’attente – la vraie – est encore bien plus longue.