Les tyrannosaures

Quand j’étais petit, j’avais peur des orages. Mon frère disait que le tonnerre était produit par des tyrannosaures qui approchaient à grand pas sous la pluie; s’ils nous trouvaient, ils allaient nous dévorer. Je me cachais partout où je pouvais.  Sous les lits, les chaises, les tables. Sous la jupe de ma mère.

Il y a trois semaines je suis venu me foutre dans la gueule d’un lion.

À quoi j’ai pensé.

Si je réussis à soulever cette table et à dégager mon pied, je serai libre. Du moins, libéré. Personne ne sera jamais libre dans ce pays… la paix, ici, c’est pas demain la veille.

Ça doit faire trois heures que je suis coincé là. Y’a eu le bombardement et je me suis réfugié sous la table – naturellement. J’entendais les détonations d’obus se rapprocher de notre immeuble. Un tyrannosaure aurait pas fait mieux. Ça faisait trente ans que je m’étais pas pissé dessus. Tout a tremblé dans un grand fracas. Le toit a été arraché. Le plancher de l’étage s’est à moitié écroulé. Je me suis retrouvé piégé, enfoui sous les décombres, le pied sous cette foutue table. La guerre c’est vraiment pas le pied – je m’en doutais, maintenant je le sais.

Mon pied doit être en bouillie, j’vous jure. Je ne le sens plus du tout.

Au début c’était terrible, la douleur, atroce. Puis elle s’est estompée. Engourdie. Je ne sens plus rien.

Journaliste Téméricain en pâture. Ça fera un bon scoop, ça, si je m’en sors. Imaginez si je m’en sors pas.

J’agrippe mon Iphone. Miracle – le réseau est rétabli.  La batterie, presque vide;  je venais de mettre la bête sur le chargeur.

140 caractères sur mon fil Twitter racontent que je suis coincé.

Journaliste Téméricain @journalistetemericain
911 – SOS – coincé sous décombres maison d’accueil, URGENCE, envoyez secours avant prochain bombardement #damas @laurydi je t’aime xxxxxx

Les tyrannosaures, encore. Ils reviennent au galop. Des salves d’artillerie font un solo de batterie dans mes oreilles. De plus en plus fort. Mes intestins se déversent. Mon estomac aussi.

BOUM – BO-BOUM – BO-BOUM – BOUM – BO-BO-BO-BOUM – BOUM

Quoi, mon pied est libéré? J’ai l’impression d’être tout léger…

Bordel.

Je n’ai plus de pied!!!

Je suis traversé, mais oui…

De l’autre côté de la lumière.